La violence symbolique et la colonisation des noms
Résumé
Cet article explore le rôle des historiens face à la violence multiforme du colonialisme français en Algérie, en se concentrant particulièrement sur la violence symbolique exercée à travers la transformation des noms personnels. Dépassant les récits conventionnels du colonialisme centrés sur la force militaire ou la domination physique, il examine comment les autorités coloniales ont redéfini l’identité symbolique et juridique des Algériens par l’imposition des pratiques onomastiques françaises. L’objectif central de cette recherche est de comprendre comment la nomination est devenue un outil du pouvoir colonial — perturbant les systèmes de parenté, obscurcissant les lignées, et contribuant aux structures plus larges de dépossession et de domination culturelle. Méthodologiquement, cette étude adopte une approche historique critique qui mobilise à la fois la recherche dans les archives, la théorie psychanalytique et la théorie postcoloniale. Elle s’appuie sur des sources administratives coloniales ainsi que sur les réflexions de penseurs algériens — écrivains, historiens, psychanalystes — pour interroger la manière dont l’identité a été codifiée et fracturée à travers les documents juridiques.
Le cadre théorique est éclairé par les travaux psychanalytiques de Karima Lazali, les interventions éthiques d’Omnia El Shakry, ainsi que par les écrits d’Assia Djebar et de Frantz Fanon sur la violence coloniale et l’identité. Le corpus se compose des registres d’état civil de l’époque coloniale, de pétitions, de décrets et de textes juridiques du XIXe et du début du XXe siècle, ainsi que d’études historiques. L’analyse met en lumière la manière dont des millions d’Algériens ont été enregistrés sous de nouveaux noms, au format français, composés d’un prénom et d’un patronyme. Ces noms ne constituaient pas de simples translittérations des noms algériens existants, mais des actes symboliques de rupture — détachant les individus de leur nasab (lignée) et les reconfigurant comme sujets juridiques isolés au sein de l’ordre colonial.
L’étude montre que cette transformation des noms a opéré comme une forme de violence symbolique aux effets bien réels : affaiblissement des structures familiales, facilitation de la dépossession foncière à travers des lois telles que la loi Warnier de 1873, et inscription des Algériens dans un régime juridique et symbolique coercitif. Bien que ce processus n’ait pas impliqué de violence physique directe, il a joué un rôle fondamental dans le projet colonial de domination. En critiquant une historiographie positiviste qui néglige souvent les dimensions symboliques et psychiques du pouvoir colonial, cet article plaide pour une méthodologie historique informée par la psychanalyse, attentive aux voix réduites au silence et aux archives de la perte. Il affirme que les historiens ont une responsabilité éthique non seulement envers les sources écrites et les normes professionnelles, mais aussi envers les personnes et identités que ces archives excluent ou déforment. Se souvenir des noms des morts devient alors une exigence politique et éthique — partie intégrante d’un projet plus large de décolonisation de la mémoire et de reconstruction des subjectivités historiques à partir des ruines de la violence coloniale.
Mots-clés : Violence symbolique, noms personnels, colonisation, historiographie de l’Algérie.






