Vers une historiographie numérique : Mutations épistémologiques à l’ère de l’intelligence artificielle
Résumé
Cet article, qui s’inscrit au croisement des champs disciplinaires de l’Histoire et des Sciences de l’Information et de la Communication, analyse l’impact profond de la numérisation et de l’intelligence artificielle sur la construction du récit historique. Il interroge les transformations majeures qu’imposent ces technologies aux modalités traditionnelles de production, d’interprétation, de diffusion et de préservation des traces du passé. L’objectif principal est de comprendre comment l’histoire, discipline fondée sur la matérialité des preuves, la critique des sources et la contextualisation des faits, se reconfigure face à des dispositifs techniques marqués par la dématérialisation, la volatilité des données, l’automatisation des traitements et la puissance d’inférence statistique des algorithmes.
La problématique centrale porte sur la capacité des technologies numériques à garantir une conservation fidèle et durable de la mémoire collective, tout en évitant les biais algorithmiques, les effets de manipulation, les distorsions interprétatives et les formes contemporaines de réécriture idéologique que favorisent les environnements numériques. L’étude questionne ainsi la tension entre promesse d’accessibilité universelle au savoir et risques de normalisation des récits historiques produits par des systèmes automatisés.
La méthodologie repose sur une approche qualitative, critique et pluridisciplinaire, combinant analyse épistémologique, étude des technologies de traitement automatisé des données et examen comparatif de plusieurs cas empiriques. Le corpus mobilisé comprend, d’une part, les fresques rupestres sahariennes comme modèle de permanence matérielle et de transmission longue durée, et, d’autre part, plusieurs projets européens de numérisation et de restauration patrimoniale (ESPADON, ARCHAIDE, RePAIR), ainsi que des controverses récentes issues du champ des humanités numériques. L’analyse s’appuie également sur des références théoriques majeures en philosophie (Schelling, Wittgenstein), en sociologie de la connaissance (Weber, Bourdieu) et en théorie du discours (Foucault).
Les résultats montrent que si les technologies numériques élargissent considérablement l’accès aux sources, favorisent de nouvelles pratiques de recherche et offrent de puissants outils heuristiques, elles introduisent simultanément des risques accrus de fragmentation mémorielle, de perte de traçabilité des données, d’opacité décisionnelle et de production de récits biaisés. L’étude met en évidence que l’intuition historienne, la sérendipité, la critique interne et externe des sources ainsi que l’interprétation contextuelle demeurent irréductibles aux modèles computationnels. L’article conclut à la nécessité d’un encadrement méthodologique, scientifique et éthique renforcé afin d’inscrire durablement l’usage de l’intelligence artificielle dans une historiographie rigoureuse, critique et transparente.
Mots clés : Histoire, Numérisation, Intelligence artificielle, Mémoire collective, Épistémologie, Sérendipité, Patrimoine, Humanités numériques.






